La petite communauté de Saint-Cyprien, dans le Bas Saint-Laurent, accueille la première résidence du Québec conçue pour recevoir des personnes âgées en perte d'autonomie avec leurs proches qu'on désigne aidants naturels. Ce nouveau service permet au conjoint, au fils ou à la fille, ou à une autre personne significative de demeurer avec la personne en besoin de services d'hébergement. On veut ainsi favoriser le maintien de la cellule familiale même si un des membres nécessite des soins importants.
La directrice générale de la Municipalité de Saint-Cyprien, Mme Sanny Beaulieu, qui a participé à la réalisation du projet, répond aux questions de notre rédacteur en chef, Robert Lefebvre.
Dans quelles circonstances le projet a-t-il pris naissance?
À l'origine, on avait un foyer de 46 places qui a dû fermer ses portes parce que le bâtiment ne répondait plus aux normes de sécurité. On avait le choix de réaliser un nouveau projet ou de laisser aller les personnes âgées dans la ville-centre de Rivière-du-Loup, à 55 kilomètres. On voulait garder nos personnes âgées et aussi les quelque 20 emplois, bien rémunérés, dans notre petite municipalité de 1300 habitants.
Pourquoi avoir choisi de vous lancer dans un projet innovateur, donc plus risqué?
Il s'agit d'un concept qui a failli être appliqué à Rivière-du-Loup, il y a quelques années, mais qui a été abandonné. Il visait à faire cohabiter des aidants naturels avec des personnes en perte d'autonomie et normalement admissibles en CHSLD. Alors, le CSSS nous a suggéré d'y aller avec ce concept là. La situation qu'on vivait alors est la suivante : il y avait des couples qui devaient être séparés parce que le mari ou la femme avait besoin de soins de longue durée et l'autre conjoint était tout à fait autonome. On devait séparer les couples alors que ces personnes voulaient rester ensemble le plus longtemps possible.
Comment définissez-vous l'aidant naturel?
Ce peut être le conjoint ou encore le fils ou la fille, bref une personne qui est proche de celle nécessitant des soins. La présence de cet aidant contribue à prolonger le lien affectif. Les aidants naturels sont souvent en faible perte d'autonomie, on leur offre donc les services de buanderie, d'entretien ménager, de repas. La présence d'aidants rend l'atmosphère plus familial, moins institutionnel.
Vous avez dû établir des partenariats pour réaliser ce projet?
Oui. Nous avons travaillé avec la Municipalité de Saint-Cyprien, la Société d'habitation du Québec (SHQ), le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de Rivière-du-Loup, l'Agence de la santé et des services sociaux du Bas-Saint-Laurent et l'Auberge La Clé des Champs, un organisme sans but lucratif qui est un centre d'apprentissage pour personnes avec des limitations, handicapés physiques ou intellectuels. C'est cet organisme qui a construit le nouveau bâtiment.
Avez-vous rencontré des difficultés en cours de route?
Il a fallu composer avec les normes actuelles du réseau de la santé : quand on incorpore des aidants naturels, on ne parle plus de personnes normalement admissibles en CHSLD (Centre hospitalier de santé de longue durée) . Les normes ministérielles sont difficiles à changer. On a travaillé pour jumeler le programme Accès logis, de la SHQ, aux programmes du réseau de la santé. Ça n'a pas été facile.
Comment avez-vous contourné les obstacles pour réaliser le projet?
Le nouveau bâtiment est la propriété de l'Auberge qui opère la portion consacrée aux aidants naturels alors que le réseau de la santé s'occupe seulement de la partie constituée des chambres occupées par les personnes normalement admissibles en CHSLD. Le nouveau bâtiment est annexé à l'Auberge.
Comment est aménagé ce nouveau bâtiment?
On a conçu le bâtiment pour recevoir 40 logements, soit 20 studios de 2 pièces et demi pour les personnes âgées admissibles en CHSLD, 10 appartements de 3 pièces et demi qui sont adjacents aux studios mais séparés par une porte, et qui sont destinés aux aidants et enfin, 10 chambres réservées aux déficients intellectuels qui étaient sous la responsabilité du Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) du Bas-Saint-Laurent.
En pratique, le concept fonctionne-t-il bien?
Actuellement, il n'y a que deux aidants qui bénéficient du service mais au fur et à mesure que quittent les occupants des studios, on tente de combler ceux-ci avec des couples, des personnes ayant un aidant. D'ici un an, le projet devrait fonctionner à plein régime et nous serons en mesure de constater les pleins avantages du concept.
Avez-vous bénéficié de l'aide gouvernementale?
Pour réaliser ce projet de 6,5 millions $, on a eu recours au programme Accès logis de la SHQ, au CSSS qui a signé un bail de location à long terme, à la Municipalité de Saint-Cyprien qui nous a accordé un crédit de taxe foncière de 25 ans pour 50 % du bâtiment et à Investissement Québec. Les subventions obtenues atteignent 5,5 millions $ et le milieu a investi près de 400 000 $.
Ce concept a-t-il de l'avenir au Québec?
Les yeux du Québec seront tournés vers nous cet été lorsque la ministre des Affaires municipales, des Régions et de l'Occupation du territoire viendra inaugurer le projet. Il s'agit d'un projet pilote qui est sous la surveillance attentive des deux ministères impliqués, les Affaires municipales et la Santé. Plusieurs municipalités, de la Côte-Nord et de la Mauricie, nous ont approché pour obtenir de l'information. De plus, la Fédération québécoise des municipalités a reconnu la valeur de notre projet en nous décernant le prix Leadership municipal, lors de son dernier congrès. Je suis confiante qu'en regard du vieillissement de la population et du fait que les personnes vivent plus vieilles, les couples voudront vivre ensemble plus longtemps. On constate que la personne qui aide son conjoint et qui a besoin de soins minimums, voit sa santé se détériorer rapidement quand on le sépare de son conjoint. Si on peut maintenir le couple ensemble, l'aidant naturel va être autonome plus longtemps.
Que diriez-vous à ceux qui voudraient démarrer un projet semblable?
C'est un beau projet pour garder vos personnes âgées, pour garder des emplois, pour assurer l'avenir de votre municipalité. C'est un concept qui mérite d'être reconduit et amélioré dans d'autres municipalités, petites et grandes. On a beau vivre dans une grande ville, on se retrouve toujours dans un quartier, un milieu restreint dans lequel on se sent plus à l'aise. Il y a peut-être davantage de services dans une grande ville, mais, même là, il arrive un temps dans la vie où il y a une rupture dans le couple et la rupture conduit souvent à un décès.