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Entrevue

Un cri du coeur pour la défense du patrimoine rural

Avec Paul-Louis Martin, maire de Saint-André

Au cours des quarante dernières années, Paul-Louis Martin s'est fait connaître comme un ardent défenseur du patrimoine rural au Québec. Auteur de plusieurs ouvrages marquants dont Les fruit du Québec, paru en 2002, cet historien de renom ne craint pas d'allier la théorie à l'action, comme en font foi ses années passées à la direction du Musée d'archéologie de l'Est du Québec (1974 à 1977) et à la présidence de la Commission des biens culturels (1983 à 1987). En 2005, celui qui vient de se voir décerner la plus haute distinction en matière de protection du patrimoine au Québec, le prix Gérard-Morisset, a décidé de relever un nouveau défi en briguant la mairie de son village de Saint-André, dans la région de Kamouraska. En entrevue avec Québec Municipal, monsieur Martin a fait part de ses inquiétudes vis-à-vis du peu d'actions qui sont entreprises pour la sauvegarde du patrimoine au Québec.

Entrevue réalisée par Dany Rousseau, rédacteur de Québec MUNICIPAL




Québec MUNICIPAL Qu'est-ce qui vous a poussé à vous présenter à la mairie de Saint-André en 2005?

Paul-Louis Martin Je m'occupais du comité consultatif sur l'urbanisme de Saint-André depuis quelques années. Ce comité a préparé un plan de développement pour faire face à certains problèmes auxquels la municipalité fait face, dont la baisse de la démographie. Quand est venu le temps de mettre ce plan en application, je me suis dit que le mieux serait d'y voir personnellement en me faisant élire avec ma propre équipe de conseillers.


QM Comment trouvez-vous votre expérience jusqu'à maintenant?

PLM Ça va très bien. Les projets ne manquent pas. L'été prochain, nous serons le premier village de la Côte-du-Sud à procéder à l'enfouissement de ses fils électriques. C'est un projet que nous avions amorcé il y a environ deux ans et demi dans le cadre du comité d'urbanisme.


QM Quels sont les autres projets sur lesquels vous travaillez?

PLM Dans le comté de Kamouraska, nous avons la chance d'avoir un aboiteau qui longe le littoral. Il s'agit en fait d'une digue de huit pieds de haut qui empêche l'invasion des eaux marines et qui date du 19e siècle, puis qui a été refait dans les années 1970. Cela permet de protéger les champs marins qui sont propices pour la nidification des canards et autres espèces. À Saint-André, l'aboiteau longe le fleuve sur une distance de 12 kilomètres. Nous avons entrepris de mettre en valeur ce site en y aménageant dès l'an prochain un sentier de marche. Nous souhaitons aussi développer une nouvelle zone résidentielle pour attirer les jeunes familles.


QM Entendez-vous encore axer vos efforts sur le patrimoine et la qualité de l'environnement pour attirer ces jeunes familles. Croyez-vous que ce sont des arguments importants auprès de cette clientèle?

PLM Tout à fait. Je suis convaincu qu'une bonne façon d'attirer les jeunes est de mettre l'accent sur le cadre de vie. C'est pourquoi, en plus des efforts consacrés à la mise en valeur du patrimoine et de l'environnement, nous voulons favoriser l'implantation dans la municipalité de différentes boutiques, dont une boulangerie, de façon à diversifier l'offre de services.


QM Que pensez-vous de la situation du patrimoine rural au Québec?

PLM C'est désolant. Ma fille Julie, qui est aussi historienne, travaille en ce moment à un programme de conservation et de restauration des petits patrimoines. Il y a deux ans, un inventaire réalisé dans le comté de Kamouraska a permis d'identifier 242 bâtiments que l'on considère comme des ornements dans le paysage. Cela comprend, entre autres, des éléments comme des laiteries, des granges, des hangars à bois et à grains, des fours à pains, ainsi que d'autres dépendances agricoles qui témoignent de l'évolution de l'agriculture dans la région. L'objectif de ma fille est de développer un programme pour permettre aux propriétaires d'obtenir un financement pour restaurer ces immeubles. L'association touristique régionale serait même prête à investir dans un programme de coûts partagés entre la municipalité et le propriétaire concernés. Or, ce n'est pas possible, parce qu'aucun programme ne permet actuellement de financer directement un propriétaire privé. Cette situation témoigne d'une certaine inconscience face aux besoins en matière de mise en valeur du patrimoine rural au Québec.


QM La protection du patrimoine est un domaine très vaste. N'est-ce pas d'ailleurs l'un de ses principaux problèmes?

PLM Vous avez raison, le patrimoine est un domaine extrêmement vaste. Jusqu'à maintenant, nous avons surtout parlé de patrimoine architectural, mais il y a bien plus. Il y a aussi le patrimoine paysager qui est actuellement menacé par l'implantation des éoliennes. Au Québec, les gens ont tendance à considérer que le sol leur appartient personnellement. Un proverbe chinois dit qu'une maison appartient aussi à celui qui la regarde. De même, je crois qu'un paysage appartient aussi à celui qui le regarde. C'est pourquoi les citoyens ont leur mot à dire sur le développement anarchique de l'énergie éolienne qui risque de gâcher le paysage de nos régions.


QM L'énergie éolienne n'est-elle pas une énergie propre qu'il faut encourager?

PLM Absolument, mais il faut voir à bien encadrer ce développement. À la MRC de Kamouraska, nous avons adopté un règlement de contrôle intérimaire (RCI) pour interdire toute construction d'éolienne dans le paysage agricole. Les paysages de Kamouraska comptent parmi les plus beaux du Québec et on ne veut pas gaspiller ça. Selon nous, le développement de l'énergie éolienne devrait plutôt se faire dans des secteurs forestiers, à des endroits où cela convient et où les impacts ne sont pas trop lourds.


QM L'an dernier, la Commission de la culture s'est penchée sur le patrimoine religieux au Québec. Quelle est votre opinion à ce sujet?

PLM C'est un autre sujet inquiétant. Uniquement dans le diocèse de Rimouski, on estime que pas moins de 40 conseils de fabriques seront en difficulté avant longtemps, entre autres, à cause de la baisse de la pratique religieuse. En milieu urbain, on arrive à trouver de nouveaux usages aux églises : école de cirque, gymnase, bibliothèque, salle communautaire, etc. En milieu rural, c'est autre chose. On ne peut pas transformer en bibliothèque l'église de chaque village! C'est d'autant plus délicat qu'il s'agit de lieux de sociabilité. C'est souvent toute la vie d'une communauté qui s'est déroulée dans ces églises; les gens s'y sont mariés, y ont été baptisés et y ont fait baptiser leurs enfants. Tôt ou tard, je crois que les municipalités devront s'y intéresser comme partenaires, à tout le moins pour ce qui est de l'entretien.




QM Le monde municipal est-il suffisamment sensibilisé à l'importance de la sauvegarde du patrimoine?

PLM En général, le monde municipal rural est très sensible à ces questions. À mon avis, ce sont surtout les moyens qui font défaut aux élus municipaux.


QM Êtes-vous quand même optimiste?

PLM Oui et non. Je trouve que l'on met beaucoup de temps à réagir. La ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, vient de créer un fonds pour la conservation du patrimoine. C'est bien, mais je crains qu'encore une fois, ce fonds aille à des immeubles qui ont déjà un statut d'exceptionnel. Personnellement, ce qui m'intéresse avant tout, c'est d'abord le patrimoine commun. La préservation de ce patrimoine relève en partie des individus, à la condition toutefois que l'État mette en place certains incitatifs. Malheureusement, je ne sens aucune volonté en ce sens. L'enjeu est pourtant primordial. Ce patrimoine est ce qui distingue les régions les unes des autres et c'est ce qu'on est en train de laisser disparaître peu à peu.



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