Revitalisation d'un village par l'immigration
Avec Jacques Lussier, maire de Sainte-Clotilde-de-Beauce
Située au pied des Hautes-Appalaches, la petite municipalité de Sainte-Clotilde-de-Beauce voyait décliner lentement sa population, s'accroître dangereusement la pénurie de main-d'oeuvre et disparaître son école. Un vigoureux coup de barre s'imposait et c'est la communauté elle-même, poussée par l'audace de son maire Jacques Lussier, qui s'est prise en main. Grâce à l'immigration, sa population a augmenté de 10 % d'un seul coup, l'industrie a comblé plusieurs postes et l'école a été rouverte. Le maire Jacques Lussier explique le succès de la démarche.
Entrevue réalisée par Robert Lefebvre, rédacteur en chef de Québec MUNICIPAL
| Québec MUNICIPAL |
Comment un petit village comme le vôtre a-t-il décidé de se prendre en main pour assurer sa survie et son développement?
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| Jacques Lussier |
Tout cela a commencé en 1996 quand on m'a demandé de faire quelque chose pour assurer la survie de Sainte-Clotilde-de-Beauce. J'y avais acquis une petite ferme et je voyageais matin et soir pour mon travail comme professeur-administrateur à l'Université Laval, à Québec. J'avais le goût de m'impliquer, de mettre mes connaissances au service de la municipalité qui était frappée par le déclin de sa population et par un manque criant de main-d'oeuvre. On s'est réuni dans une cabane à sucre, avec une quarantaine de personnes, des élus, hommes et femmes, jeunes et vieux, entrepreneurs, bref avec des personnes représentant le plus largement possible la population de Sainte-Clotilde. |
| QM |
Cet exercice a-t-il permis de dégager des éléments de solution?
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| JL |
Ensemble, on a passé toute une journée à réfléchir à l'avenir du village et on est sorti de là avec un bon diagnostic et trois buts bien précis. L'un de ces objectifs était de garder nos jeunes dans le village et de susciter la venue de nouveaux arrivants. Nous avions en poche un plan stratégique de développement pour les trois prochaines années.
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| QM |
Et comment la municipalité a-t-elle appliqué son plan de développement?
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| JL |
Peu après, alors que j'avais toujours mon emploi à l'université, on m'a demandé d'appliquer le plan de développement qui avait été élaboré avec les gens du village. Je me suis laissé convaincre et je me suis fais élire comme maire en 1998. On a bien tenté de faire venir des gens des États-Unis et des Gaspésiens pour combler les emplois offerts, mais ça n'a pas fonctionné. Des travailleurs répondaient aux offres d'emploi, se présentaient seuls, restaient deux mois, puis retournaient auprès de leur famille. |
| QM |
Qu'est-ce qui a conduit la municipalité à se tourner vers des réfugiés colombiens?
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| JL |
En 2000, nous avons produit une deuxième mouture de notre plan de développement et nous avons entrepris une campagne pour sauver l'école primaire du village qui était menacée de fermeture. Elle a d'ailleurs fermé pendant toute une année et les élèves ont été transférés dans une autre école. Nous cherchions alors à attirer de jeunes familles pour faire rouvrir notre école. Il nous fallait trouver des familles avec plusieurs enfants. J'avais des contacts privilégiés avec le Carrefour d'Amérique latine de l'Université Laval et j'ai pu rencontrer une femme extraordinaire en la personne de Mme Éva Lopez, une Colombienne d'origine, fondatrice de l'organisme Intégration communautaire des immigrants (ICI). Grâce à elle, nous avons fait venir une quinzaine de familles colombiennes, des réfugiés politiques qui étaient installés à Sherbrooke en attente de dénicher un emploi. |
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| QM |
Est-ce que l'arrivée de ces immigrants reçus a pu solutionner le problème de la clientèle scolaire?
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| JL |
Après la fermeture de notre école, nous avons multiplié les démarches pour convaincre la commission scolaire que nous pourrions trouver une clientèle scolaire suffisante pour permettre la réouverture de l'école et la maintenir ouverte. La Municipalité a conclu avec la commission scolaire une entente de trois ans en vertu de laquelle nous nous engagions à assumer une part des frais d'opération, comme l'entretien des locaux, le déneigement et la fourniture d'eau potable. |
| QM |
Quelles mesures avez-vous prises pour intéresser les immigrants colombiens à s'installer chez-vous?
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| JL |
Il faut dire que nous nous sommes bien préparés. Tout le monde du village a été mis dans le coup, les citoyens comme les entrepreneurs. Deux entreprises ont accepté d'offrir une douzaine d'emplois à des chefs de famille. Un programme de parrainage avec des citoyens a aussi été mis en place pour favoriser l'intégration des nouveaux arrivants. Tout le monde s'est impliqué pour bien les accueillir. La Municipalité leur a réservé une grande réception où 400 personnes ont répondu à l'invitation. Des cadeaux leur ont été donnés, venant de nombreux commerçants, en argent et en services, et des collectes de vêtements et de meubles ont été organisées par la Fabrique. Une enseignante retraitée et qui parle l'espagnol a accepté de donner des cours aux enfants pour les aider à intégrer les classes régulières et une fois par mois, un prêtre vient célébrer une messe dans leur langue. |
| QM |
Comment avez-vous réussi à loger ces nouvelles familles?
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| JL |
On a dû faire appel aux résidants qui ont accepté de louer une chambre et des sous-sols pour combler le manque de logements disponibles à Sainte-Clotilde. Plusieurs familles y sont à l'étroit et il faut maintenant songer à leur donner accès à la propriété. On a lancé un programme de construction domiciliaire avec la collaboration de l'entreprise privée parce qu'on a constaté que les programmes gouvernementaux n'étaient pas adaptés à la réalité rurale. On va bâtir de petites maisons de 100 000 $ exigeant des versements de 500 $, par mois mais on rencontre un noeud avec la Caisse populaire qui refuse d'avancer les 10 000 $ nécessaires à la mise de fond.
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| QM |
L'intégration de ces nouveaux résidants a-t-elle posé des problèmes?
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| JL |
C'est certain qu'au début on a senti de la résistance, des appréhensions de la part de la population. Par exemple, dès la première journée, il y a eu une bagarre dans la cour de l'école alors que des petits Colombiens ont subi les moqueries. Dans une petite communauté, et c'est là un avantage, tout se sait rapidement de sorte que sur l'heure du midi, tout le village était au courant. On a réagi très rapidement et on a organisé une séance d'information à l'école pour expliquer les différences de cultures et les dangers qu'ont fui les Colombiens en quittant leur pays. Tout est rentré dans l'ordre par la suite. Au travail aussi, on a entendu des gens dire que les Colombiens venaient leur enlever leur job mais les employeurs leur ont rappelé qu'ils avaient déjà perdu de gros contrats par manque de main-d'oeuvre. |
| QM |
Quel bilan faites-vous aujourd'hui, un an après l'arrivée de ces immigrants?
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| JL |
On peut dire aujourd'hui que la population leur a fait une place dans la communauté. Je dirais que l'intégration est réussie à 90 % à l'école, à 80 % dans l'industrie et à 50 % dans la communauté. Il reste encore beaucoup d'efforts à faire, mais l'expérience est suffisamment heureuse pour qu'on accueille encore d'autres familles colombiennes. Il y a encore une quarantaine de postes à combler dans nos industries locales. Les Colombiens sont des gens qui malgré le statut et la scolarité que certains d'entre eux avaient avant de quitter leur pays, préfèrent accepter des emplois durs en usine plutôt que de vivre de l'aide sociale. Ces gens ont aussi une bonne capacité d'adaptation et nous ressemblent, dans le fond, avec leur tempérament latin et leur goût de s'amuser une fois le travail terminé. |
| QM |
Considérez-vous votre démarche comme un modèle à suivre par d'autres municipalités rurales?
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| JL |
Ce qu'on a accompli peut aussi l'être par d'autres petites municipalités qui sont aux prises avec un déclin de leur population, mais je leur dis qu'il faut, au préalable, bien préparer leur population. Il faut d'abord amorcer une bonne réflexion, poser un bon diagnostic de la situation, se donner un plan stratégique de développement et se faire soutenir par des personnes-ressources compétentes. |