![]() Photo de Jean-Claude Beauchemin | Rouyn-Noranda prend les grands moyens pour protéger son commerce local Avec le maire, Robert Poirier La Ville de Rouyn-Noranda a fait la manchette au cours de l’été en refusant d’autoriser la construction d’un magasin Maxi et en instaurant un moratoire sur l’implantation des grandes surfaces alimentaires sur son territoire. Ce geste audacieux visait à soutenir les producteurs locaux et à protéger un grossiste de la région offrant des centaines d’emplois de qualité. Quels moyens une municipalité a-t-elle à sa disposition |
| quand elle juge que les lois du marché jouent en sa défaveur ? Jusqu’où peut-elle aller ? Québec MUNICIPAL a discuté de ces questions avec le maire Jean-Claude Beauchemin. Entrevue réalisée par Dany Rousseau, rédacteur de Québec MUNICIPAL |
| Québec MUNICIPAL | Que pensez-vous des magasins à grande surface dans le secteur alimentaire ? |
Jean-Claude Beauchemin | C’est-à-dire que je n’ai rien contre les supermarchés. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui manque à Rouyn-Noranda! En ce moment, on a des bannières comme Loblaws, Provigo, Métro et Wal-Mart qui sont présentes. Récemment, nous avons toutefois réagi à une demande d’un grossiste en alimentation d’ici, ADL, qui voulait un peu de répit, afin de consolider sa situation et d’être en mesure de faire face à la concurrence. Nous l’avons écouté, entre autres, parce que celui-ci a pour politique de favoriser autant que possible l’offre de produits provenant de producteurs régionaux. |
| QM | Le fait de conserver cette entreprise locale serait donc plus intéressant que d’accueillir de grands détaillants venus de l’extérieur ? |
| JCB | Chacun a son point de vue à ce sujet. De mon côté, je m’interroge sur l’intérêt de voir arriver un autre magasin à escompte, si cela risque d’entraîner la disparition d’une entreprise d’ici qui représente plusieurs centaines de bons emplois et qui contribue au développement de l’industrie agroalimentaire régionale. Actuellement, l’industrie agroalimentaire de l’Abitibi-Témiscamingue représente seulement 1,3 % de l’ensemble de l’industrie québécoise, alors que notre population représente près de 2,5 % de celle du Québec. C’est donc largement en deçà de l’importance de notre population. L’agroalimentaire est quand même très importante à nos yeux, car contrairement aux industries minières et forestières qui sont presque entièrement tournées vers l’exportation, ce secteur peut se développer en s’appuyant sur le marché local. |
| QM | N’y aurait-il pas moyen d’amener les grandes entreprises à faire davantage appel aux producteurs locaux ? |
| JCB | L’expérience a démontré que non. Actuellement, l’industrie alimentaire tend toujours vers une plus grande concentration. Chaque grande entreprise a un entrepôt central et un centre de distribution unifié. Cela se répercute sur l’ensemble des activités, y compris l’approvisionnement. Comme la compagnie cherche à acquérir des produits au meilleur prix possible et en quantité suffisante pour être en mesure d’offrir la même chose dans l’ensemble du réseau de distribution, il reste peu de place pour les petits joueurs locaux. |
| QM | Mais l’imposition d’un moratoire, est-ce vraiment le bon moyen d’intervenir ? |
| JCB | Je n’en vois pas d’autres. En termes d’interventions, il y a différentes écoles de pensée. Certains disent que c’est au consommateur de décider. Pour ma part, je me range dans le camp de ceux qui croient qu’on ne peut laisser aux seules lois du libre marché de tels choix de société. |
QM | Allez-vous consulter les citoyens ? |
JCB | Du 18 au 22 octobre prochain, une consultation formelle aura lieu. Elle portera sur l’opportunité d’instaurer ou non un moratoire de cinq ans sur l’implantation de tout magasin à grande surface dans le secteur alimentaire. On demande aussi aux compagnies concernées de participer à la consultation et ensuite de se conformer à la décision de la population. |
| QM | Est-ce bien légal? |
| JCB | On a pris des avis juridiques, car on peut évidemment s’attendre à des contestations à ce sujet. En tant que villes, je me dis toutefois qu’on a un mandat qui concerne de plus en plus les questions économiques. Suite aux modifications apportées par le gouvernement avec la Loi 34, les centres locaux de développement sont devenus un organisme municipal. Notre mandat est clair. Ceux-ci doivent nous soumettre leur plan triennal et nous nommons leurs administrateurs. Une fois qu’on a décidé qu’une ville doit agir sur le plan économique, quels moyens peut-elle utiliser pour le faire ? Nous, nous faisons de notre mieux avec les pouvoirs qui sont à notre disposition. |
| QM | L’ensemble de la population est-elle de votre côté ? Certains vous ont-ils manifesté leur désaccord ? |
| JCB | Il y a beaucoup de personnes qui m’arrêtent dans la rue pour me féliciter. Il y en a, moins nombreux, qui me disent qu’ils sont en désaccord. Évidemment, peut-être que certains ne veulent pas me faire de peine, comme ils savent de quel côté je penche. Mais, si j’avais la certitude que tout le monde est favorable, je ne prendrais pas la peine de consulter. Je ne veux pas m’avancer tout de suite sur ce que les gens vont décider. |
| QM | Vous devez quand même espérer obtenir un appui important ? |
| JCB | On a établi comme règle que l’option majoritaire devra recueillir au moins 15 % d’appuis des personnes habiles à voter. Cela veut dire environ 4500 personnes en faveur ou contre le moratoire. Par exemple, si seulement 2000 personnes s’expriment en faveur du moratoire et que celles qui sont contre restent chez elles, ce ne sera pas suffisant pour qu’on aille de l’avant. Cette action est trop lourde et elle comporte des implications légales trop importantes. J’espère que les gens vont s’exprimer massivement pour ou contre le moratoire. |
| QM | Ces dernières années, des magasins à grandes surfaces se sont implantés dans l’ensemble des régions du Québec. D’autres maires sont donc confrontés à une situation similaire à la vôtre. À votre avis, pourquoi n’agissent-ils pas tous de la même façon que vous ? |
| JCB | Il y a des maires qui font le contraire de moi et qui cherchent à tout prix à attirer un Wal-Mart chez-eux. Je les comprends. En voyant leurs citoyens aller magasiner dans un Wal-Mart de la grande ville voisine, ils se disent qu’ils n’ont pas le choix de faire quelque chose. Mais, selon moi, ça ne fait que déplacer le problème. Une fois qu’une petite localité a revigoré son économie en accueillant un Wal-Mart, qu’est-ce qui se passe avec les autres villages qui vont en souffrir alentour? Mais, encore une fois, j’insiste sur le fait que la question qui me préoccupe, c’est celle bien particulière de l’industrie agroalimentaire en Abitibi-Témiscamingue. Ce que nous tentons de sauvegarder c’est un contrôle régional significatif de cette industrie. Notre situation est unique au Québec puisque nous comptons sur le dernier grossiste distributeur régional. |
QM | Que croyez vous que les régions devraient faire face à ce phénomène ? |
JCB | Je pense qu’on aurait avantage à développer une solidarité interrégionale. Cependant, il faut cibler nos interventions. Pour ma part, je ne verrais pas d’objection, par exemple, si Bureau en gros venait me demander un permis de construction. Aucun grossiste d’ici ne risquerait d’en souffrir. |
QM | Vous croyez qu’une plus grande solidarité interrégionale serait nécessaire pour faire face à ce phénomène ? |
JCB | Je le pense, car il s’agit vraiment d’un débat citoyen. Il faut cesser de se voir uniquement comme des consommateurs. Selon moi, il y a une réflexion qui doit se faire de ce côté. Seule, une ville ne peut pas faire grand-chose. Si je refuse les grandes surfaces à Rouyn-Noranda, qu’est-ce qui risque de se passer ? Il se peut que les gens se mettent à aller magasiner en Ontario, à Amos ou encore à Val-d’Or. Un véritable débat de société doit se faire au sujet des grandes surfaces. |